jeanne quattropani photographie | graphisme | écriture
 
 

Fado

Ce matin, j'ai écouté du fado pour mieux me souvenir de ce sud que j'ai découvert, il y a quelques mois à peine. De ma cuisine, des sons qui se risquent à échauffer la brique, crépuscule d'une mauvaise nuit. Fa do, une quarte ou une quinte, selon le sens de lecture. Et des sonorités de tons justes faux pour nous faire pleurer.

Sur le chemin pavé de sillons abrupts, le crissement du tramway. Vieille carcasse qui cogne les rails. Les raccords aléatoires, un trou entre deux morceaux de ferraille. Le passager qui saute, au moment où, heureux d'une prise, il appuie sur l'obturateur. Le chauffeur et ses ouailles sont assis le temps de la course. Une céleste élévation pour arriver dans les mauvais quartiers, le bon port.

Un sein où les ruelles s'accrochent ; replat à l'arrière qui retourne au centre ville. La mort dans le creux de la berge, soulever ses yeux sur les cimes alentours. Un tremblement de terre à chaque virage, les belles attendent hors des cafés et murmurent, dans la cadence, le chant du cygne des côtes escarpées. Fa do, et tourner autour des sons d'une plainte amoureuse, volupté d'un bal d'une impasse sombre.

Dimanche après-midi, à l'heure du thé, la cuisinière et épouse du tenancier se tient dans le cœur du petit café. Deux mètres sur trois, cinq tables. On ne sait plus comment on a pu les faire entrer. La place encore pour un couple de musiciens qui accompagnent les susurrements de la divine. On ne veut pas déranger. Le voisinage s'ennuie, le jour du seigneur ne finit pas. Les curieux affalés comprennent à peine la romance des mégères aux tabliers souillés.

Les jambes lourdes d'être monté vingt fois sur les arêtes, je me faufile sous la table du fond. Un carré de catelles des couples amoureux. Tout petit, invisible, se faire oublier, se faire bercer. Se chauffer dans la pierre froide de l'estaminet, église du sacre de la passion. Passif de cet instant, je tourne mon paradis de sucre rouge entre mes mains et me conte mes amours.

Les égéries des mélodies chantent le printemps et la ville, Dieu et la vie. Le reste n'entre pas dans leur voix de tête, les volutes du Maghreb et l'austère d'une veuve catholique. Guitare et cithare, mandoline gravée et aussi belle qu'une mosquée. Assises en tailleur, en boule de bois, fœtus au cœur des doigts qui les pinces. Une joue pleine de lait. Le suc des bouts du monde.

Un plectre d'ivoire, fine découpe, une touche d'un clavier de pavés. Les talons qui claquent l'accord sans écho. Un ton sec. Une tranche aiguisée des bâtisses, balcons des sept monts de la Vénus qui guette l'océan. Plus bas, le fleuve, plus loin, le pont et la figure d'un Christ bétonné. Intouchable. Les bras ouverts sur les baraques de pierres, de briques et la mémoire du chant matriarcal. Une voix aussi pure que les cépages verts du nord du pays.

Les ruelles regardent sans cesse le fleuve. Montent et descendent, accrochées par la lueur blanche des journées qui s'allongent. Je reste dans la moiteur des pierres, l'humidité des printemps qui tardent à parvenir au profond des murs, âmes des anciens inconnus. Ces mères me nourrissent des meilleurs sentiments, et voient en moi le fils et l'amant. Le soldat et la permission des temps radieux. Je ne chante pas, seule ma tête se penche, vaincue. Je suis une masse, en tête-à-tête avec mon verre et le rêve de mes nuits avec ces voix de femmes.

Jeanne Quattropani, juin 2005

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Nouvelle publiée dans J:Mag, novembre 2005
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