Fado
Ce
matin, j'ai écouté du fado
pour mieux me souvenir de ce sud que j'ai découvert,
il y a quelques mois à peine. De ma cuisine, des sons
qui se risquent à échauffer la brique, crépuscule
d'une mauvaise nuit. Fa do, une quarte ou une quinte, selon
le sens de lecture. Et des sonorités de tons justes
faux pour nous faire pleurer.
Sur le chemin pavé de sillons abrupts, le crissement
du tramway. Vieille carcasse qui cogne les rails. Les raccords
aléatoires, un trou entre deux morceaux de ferraille.
Le passager qui saute, au moment où, heureux d'une
prise, il appuie sur l'obturateur. Le chauffeur et ses ouailles
sont assis le temps de la course. Une céleste élévation
pour arriver dans les mauvais quartiers, le bon port.
Un sein où les ruelles s'accrochent ; replat à l'arrière
qui retourne au centre ville. La mort dans le creux de la
berge, soulever ses yeux sur les cimes alentours. Un tremblement
de terre à chaque virage, les belles attendent hors
des cafés et murmurent, dans la cadence, le chant
du cygne des côtes escarpées. Fa do, et tourner
autour des sons d'une plainte amoureuse, volupté d'un
bal d'une impasse sombre.
Dimanche après-midi, à l'heure du thé,
la cuisinière et épouse du tenancier se tient
dans le cœur du petit café. Deux mètres
sur trois, cinq tables. On ne sait plus comment on a pu les
faire entrer. La place encore pour un couple de musiciens
qui accompagnent les susurrements de la divine. On ne veut
pas déranger. Le voisinage s'ennuie, le jour du seigneur
ne finit pas. Les curieux affalés comprennent à peine
la romance des mégères aux tabliers souillés.
Les jambes lourdes d'être monté vingt fois
sur les arêtes, je me faufile sous la table du fond.
Un carré de catelles des couples amoureux. Tout petit,
invisible, se faire oublier, se faire bercer. Se chauffer
dans la pierre froide de l'estaminet, église du sacre
de la passion. Passif de cet instant, je tourne mon paradis
de sucre rouge entre mes mains et me conte mes amours.
Les égéries des mélodies chantent le
printemps et la ville, Dieu et la vie. Le reste n'entre pas
dans leur voix de tête, les volutes du Maghreb et l'austère
d'une veuve catholique. Guitare et cithare, mandoline gravée
et aussi belle qu'une mosquée. Assises en tailleur,
en boule de bois, fœtus au cœur des doigts qui
les pinces. Une joue pleine de lait. Le suc des bouts du
monde.
Un plectre d'ivoire, fine découpe, une touche d'un
clavier de pavés. Les talons qui claquent l'accord
sans écho. Un ton sec. Une tranche aiguisée
des bâtisses, balcons des sept monts de la Vénus
qui guette l'océan. Plus bas, le fleuve, plus loin,
le pont et la figure d'un Christ bétonné. Intouchable.
Les bras ouverts sur les baraques de pierres, de briques
et la mémoire du chant matriarcal. Une voix aussi
pure que les cépages verts du nord du pays.
Les ruelles regardent sans cesse le fleuve. Montent et descendent,
accrochées par la lueur blanche des journées
qui s'allongent. Je reste dans la moiteur des pierres, l'humidité des
printemps qui tardent à parvenir au profond des murs, âmes
des anciens inconnus. Ces mères me nourrissent des
meilleurs sentiments, et voient en moi le fils et l'amant.
Le soldat et la permission des temps radieux. Je ne chante
pas, seule ma tête se penche, vaincue. Je suis une
masse, en tête-à-tête avec mon verre et
le rêve de mes nuits avec ces voix de femmes.
Jeanne Quattropani, juin 2005
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