Lénine
n’est pas mort ! (Un non-récit de voyage)
Moscou,
centre ville, au bord du fleuve, à proximité de
la fabrique de chocolat, un parc. Une petite odeur écoeurante
dans mes narines, j’entre pour me promener dans ce
jardin fleuri. Ni tulipes, ni rosiers ; ici, ce sont les
statues communistes qui ont été plantées.
Un cimetière d’une autre époque : un
Marx, un Trotski, un Staline, Brejnev, et quelques Lénine
trônent sur une pelouse. Le temps de les observer et
de réfléchir comment ils ont fait pour les
transporter en une seule pièce. Et en ont-ils laissé quelques-uns
en ville ? Oui, Lénine est encore là. Place
de la Révolution d’Octobre, il est soutenu par
ses travailleurs. Chez mes logeurs, un petit dans le jardin,
taille humaine, en costume. Et d’autres encore, aux
abords des quartiers d’habitations. Des rues à son
nom ; il paraît que ça coûtait trop cher
de changer toutes les plaques et de refaire les cartes de
la capitale.
Vingt heures de train m’emmènent vers les restes
de la bataille de Stalingrad. Ville reconstruite et étroite,
Volgograd s’étale le long du fleuve. On la suit
au fil du courant. La Mère Patrie protège son
peuple avec son épée à cent mètres
du sol. Rue Lénine, boulevard Lénine, place
Lénine. Dans un modeste parc, un jardinier se tient
avec une lance d’incendie et déverse toutes
les eaux sur un pré fleuri. Les pieds dans la terre,
Lénine observe le peuple et le soutient dans son costume
de pierre.
La poste, le temps d’envoyer mes cartes postales.
Lénine m’a suivi, son courrier à la main
au centre de cette bâtisse ronde. Son regard fixe l’entrée
et ceux qui envoient des vœux et des colis. Figure
paternelle, il veille sur nous. Je poursuis ma route vers
le sud.
Astrakhan et la longue embouchure de la Volga. Les bras
du fleuve s’accrochent à la ville et ont apporté toute
une population colorée de diverses cultures et religions
qui font bon ménage là-bas. Au marché de
poissons séchés ou fumés, les mégères
se respectent. J’oublie mon ami, mais il m’a
attendu à la gare, sur le quai, et me salue de son
mouchoir. Je pars à l’ouest.
Dans la steppe, rien. Aucune trace d’agriculture.
Parfois, une présence humaine. Moutons ou chevaux.
Une traversée qui me prend la journée et m’emmène
vers la capitale de la Kalmoukie, Elista ; des nomades d’Asie
qui avaient reçu suffisamment de terres pour se sédentariser.
Le tsar n’avait que faire de ce néant. Ils sont
arrivés nombreux et aujourd’hui encore, ils
ont gardé leurs yeux bridés. La chute du communisme
leur a donné l’énergie de reprendre quelques
traditions. Le bouddhisme.
À la fin des années 90, le Dalai Lama est
venu leur rendre visite. Honneur et fierté de ce peuple
qui avait tout oublié depuis 1917. Ils ont construit
quelques lieux saints et honoré le parc de la Révolution
d’un gros Bouddha assis en tailleur. A côté du
parc, un morceau de béton qui héberge l’administration
régionale et s’ouvre sur la place du peuple.
Lénine, à son habitude, nous regardait, mais
comme on n'exhibe pas ses épaules à Bouddha,
ils ont tourné l’illustre Vladimir Illich de
quelques degrés, afin qu’il regarde, à travers
le béton, celui qui l’a détrôné.
J’ai fait une escale sur le Don proche de son embouchure
dans la mer d’Azov. Rostow la cosaque, un choc lorsqu’on
arrive de la steppe Kalmouke. Caractère de Corse,
a-t-on essayé de m’expliquer. Je ne sais pas.
Deux femmes avec un œil au beurre noir, un homme poignardé au
bras, la cicatrice encore fraîche. Sur la route principale, à proximité de
l’église et du marché, Lénine
est là aussi. Surélevé, il tend sa main
droite au peuple, l’œil qui négocie. C’était
sa seule chance d’être crédible chez les
cosaques. Sauf que plus personne ne le regarde aujourd’hui.
Je suis rentrée dans la capitale par le train Groznyï -
Moscou. J’ai oublié de demander à mes
compagnons de route s’il restait encore quelques Lénine
en Tchétchénie.
Jeanne Quattropani, septembre 2005
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